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Généalogie de la morale, Avant-Propos
« Nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, nous les hommes de la connaissance ; et nous sommes inconnus à nous-mêmes. Et il y a une bonne raison pour cela : nous ne nous sommes jamais cherchés — pourquoi alors faudrait-il qu’un jour nous nous trouvions ? C’est à juste titre qu’on a dit : « Là où est votre trésor, là aussi est votre cœur » ; notre trésor à nous est là où se tiennent les ruches de notre connaissance. Nous sommes sans cesse à sa poursuite, nous, animaux ailés et butineurs nés de l’esprit, et notre cœur ne se soucie véritablement que d’une seule chose — « rapporter » quelque chose. En-dehors de cela, pour ce qui concerne la vie et ce qu’on appelle les « expériences » vécues — qui a pour celles-ci encore assez de sérieux ? Qui a encore assez de temps pour s’en préoccuper ? Pour de telles affaires, je le crains, nous ne sommes jamais vraiment « à notre affaire » : nous n’y prêtons justement pas le cœur — ni même l’oreille ! Pareils plutôt à un homme divinement distrait, absorbé en lui-même, à qui l’horloge vient de faire résonner avec violence aux oreilles ses douze coups de midi, et qui s’éveille en sursaut et se demande : « Quelle heure vient donc de sonner ? », nous nous frottons parfois nous aussi les oreilles après coup et nous nous demandons, tout étonnés et confus : « Que nous est-il donc arrivé ? Qu’avons-nous donc réellement vécu ? » Mieux encore : « Qui sommes-nous en réalité ? » Et nous recomptons, après coup, je le répète, chacun des douze coups vibrants de notre expérience, de notre vie, de notre être — sans compter juste, hélas !… Nous demeurons nécessairement étrangers à nous-mêmes, nous ne nous comprenons pas, nous ne pouvons pas éviter de nous confondre avec d’autres, pour nous vaut de toute éternité cette loi : « Chacun est pour soi-même le plus étranger », — nous ne sommes pas pour nous-mêmes des « hommes de la connaissance » … »
Y a-t-il une justice dans ce monde ? Nous pourrions bien en douter… La vertu ici-bas n’est pas toujours récompensée. Les plus grands héros meurent en martyre, les plus grands salauds dans leur lit. Et nous avons beau dire et répéter, comme le proverbe, que “bien mal acquis ne profite jamais”, toute l’actualité semble nous donner le spectacle désespérant du contraire. Il nous reste une petite chance : c’est de supposer que la honte, le remords, le scrupule, on ne sait quel tourment intérieur, empêchent le coupable de profiter de sa faute. Mais l’idée semble bien légère… Celui qui fait le mal est-il malheureux ?
Il y a plusieurs manières de décrire le réel : l’opinion, la sensibilité, l’art, la religion, la philosophie… Autant de registres possibles pour tenter d’atteindre une vérité. A l’écart de tous ces discours, la science semble se distinguer de toutes les autres descriptions du monde par sa précision, son exactitude, par la certitude qu’elle produit. Aussi ne se place-t-elle pas au même niveau : dans le relativisme qui marque le temps présent, elle est la seule à pouvoir revendiquer une adhésion universelle. Mais à quoi faut-il attribuer cette certitude de la science ? Quel discours peut prétendre à la dignité de « science », et être reconnu comme « scientifique » ? Dans le foisonnement et la diversité des discours, à quoi reconnaît-on une science ?



