Aujourd’hui nous allons réfléchir sur le miracle qui nous réunit à chaque fois que nous nous retrouvons dans ce théâtre, un lieu destiné à la parole, un lieu qui célèbre à sa manière le pouvoir des mots. Pouvoir que nous vivons lorsque nous échangeons ensemble les idées que nous partageons. Mais d’où vient ce mystérieux pouvoir qui fait que les mots peuvent véhiculer la pensée ? Que les mots peuvent traduire l’intuition, l’émotion, et plus encore, que les mots peuvent agir sur le monde ? D’où vient le pouvoir des mots ?
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Le Poème, Parménide
« Enfant, qu’accompagnent d’immortelles conductrices,
Enfant, que tes cavales ont amené dans ma demeure,
sois le bienvenu; ce n’est pas une mauvaise destinée qui t’a conduit
sur cette route éloignée du sentier des hommes;
c’est le droit et la justice. Il faut que tu apprennes toutes choses,
et le cœur fidèle de la vérité qui s’impose,
et les opinions humaines qui sont en dehors de la vraie certitude.
Mais toutefois tu apprendras encore ceci :
Comment il faudrait que les apparences soient réellement,
traversant toutes choses dans leur totalité.
II.
Allons, je vais te dire et toi prête l’oreille à ma parole et garde-la bien en toi :
quelles sont les seules voies de recherche, les seules que l’intelligence puisse concevoir ;
l’une, que l’être est, que le non-être n’est pas,
chemin de la certitude, qui accompagne la vérité;
l’autre, que l’être n’est pas, et que le non-être est forcément,
route où je te le dis, tu ne dois aucunement te laisser entrainer.
Tu ne peux avoir connaissance de ce qui n’est pas, tu ne peux le saisir ni l’exprimer.
Car la pensée et l’être sont une seule et même chose. »
Voulons-nous vraiment vivre ensemble ? Et la vraie question est “en avons-nous réellement le choix ?” Avez-vous vraiment choisi de vivre en société, de vivre avec les autres, et qui plus est avec ces autres là que vous n’avez pas voulus peut-être, ces autres qui vous pèsent, qui vous peinent, qui vous ennuient, qui vous fatiguent ? Bref, la vie en société ressemble souvent à une épuisante malédiction. Et pourtant il nous faut bien faire avec. Nous sommes tous ensemble ce soir pour réfléchir à la difficulté qui consiste à être ensemble. Vivre ensemble est devenu le slogan, le mantra, le leitmotiv du monde dans lequel nous vivons et, comme souvent, derrière tous les mantras, et les slogans bien trop répétés se joue un symptôme, le symptôme de la difficulté que nous avons à regarder la société autrement que comme cette espèce de malédiction pénible. Qu’est ce qui peut bien faire notre lien ? Qu’est ce qui peut reconstituer le lien qui nous rattache aux autres de telle sorte que le vivre ensemble ne soit pas seulement absence d’insécurité mais quelque chose d’autre, quelque chose de plus créateur, quelque chose de plus grand, de plus vrai, de plus substantiel qui nous relie les uns aux autres ? Voulons-nous vraiment vivre ensemble et si oui au nom de quoi ? Qu’est ce qui peut sauver le vivre ensemble dans le monde ou nous vivons?
Bien des débats politiques et sociaux tournent aujourd’hui autour de la question de l’environnement – de cette planète qui nous inquiète et dont l’avenir, bien sûr, nous concerne. Cet avenir concerne avec nous tous les humains vivant aujourd’hui, et demain. Il matérialise pour la première fois un lien concret et immédiat, un intérêt commun à toute l’humanité. Mais faut-il s’arrêter là ? Dans notre préoccupation commune, n’est-il pas temps d’inclure d’autres sujets de droit ? Victimes collatérales de nos projets irraisonnés, des êtres que nous disons pourtant dénués de raison vivront avec nous notre sort, et subissent déjà plus que nous, par l’extinction d’espèces entières, les conséquences de nos folies. Les animaux ne doivent-ils pas enfin être reconnus eux aussi ? Ne sommes-nous pas plus bêtes qu’eux ? L’homme est-il un animal comme les autres ?
Dans le débat contemporain, parler de la vérité est déjà en soi suspect – comme si la vérité était un absolu… Ne serait-elle pas plutôt une question de point de vue, de perspective, de sensibilité ou de convictions ? Mais si chacun a sa vérité, il semble que le mot soit vide de sens – que les mots tout entiers aient perdu tout sens ; car de quelle vérité parlons-nous, quand chacun a la sienne pour soi ? Faut-il renoncer à la vérité, dans le règne des opinions ? Ou faut-il renoncer à parler, si la vérité dépasse tout ce que nous pouvons en dire ? Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la possibilité de la philosophie, comme recherche de la vérité ; c’est la possibilité de toute connaissance.
Car connaître, c’est bien, semble-t-il, proposer du monde une description vraie, absolument et universellement, et donc une idée qui, parce qu’elle est juste, puisse être partagée par celui qui l’énonce. Ce qui est en jeu, finalement, c’est le sens même du dialogue, du débat, de la parole, de ce lien faits de mots qui nous rattache aux autres dans une commune société. La vérité dépend-elle de nous ?




