Quel bonheur de recommencer… Et quelle joie de vous retrouver pour cette première soirée de notre huitième Saison. Ce n’est pas la première de nos Soirées ; nous en avons fait tellement ! Mais elle vient après une si longue interruption que nous éprouvons tous ensemble le bonheur de retrouver quelque chose qui ressemble à la vraie vie… Et c’est sur cette expérience que nous allons réfléchir ensemble, l’expérience de recommencer ; parce que nos vies sont peut-être faites plus de recommencements que de commencements, ces recommencements oubliés auxquels on prête trop peu d’attention, obsédés que nous sommes par les origines, les fondements, les débuts… Les moments qui commencent tout nous font oublier que la vie est surtout ce qui toujours recommence. Comment recommencer ?
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Montaigne, les Essais, II, 12, Apologie de Raimond Sebond
« C’est par l’entremise de nostre ignorance, plus que de nostre science, que nous sommes sçavans de divin sçavoir. La foiblesse de nostre jugement nous y ayde plus que la force, et nostre aveuglement plus que nostre clair-voyance. Ce n’est pas merveille, si nos moyens naturels et terrestres ne peuvent concevoir cette cognoissance supernaturelle et celeste : apportons y seulement du nostre, l’obeissance et la subjection : car comme il est escrit ; Je destruiray la sapience des sages, et abbattray la prudence des prudens. Où est le sage ? où est l’escrivain ? où est le disputateur de ce siecle ? Dieu n’a-il pas abesty la sapience de ce monde ? Car puis que le monde n’a point cogneu Dieu par sapience, il luy a pleu par la vanité de la predication, sauver les croyans. Si me faut-il voir en fin, s’il est en la puissance de l’homme de trouver ce qu’il cherche : et si cette queste, qu’il y a employé depuis tant de siecles, l’a enrichy de quelque nouvelle force, et de quelque verité solide.
Je croy qu’il me confessera, s’il parle en conscience, que tout l’acquest qu’il a retiré d’une si longue poursuite, c’est d’avoir appris à recognoistre sa foiblesse. L’ignorance qui estoit naturellement en nous, nous l’avons par longue estude confirmée et averée. Il est advenu aux gens veritablement sçavans, ce qui advient aux espics de bled : ils vont s’eslevant et se haussant la teste droite et fiere, tant qu’ils sont vuides ; mais quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s’humilier et baisser les cornes. Pareillement les hommes, ayans tout essayé, tout sondé, et n’ayans trouvé en cet amas de science et provision de tant de choses diverses, rien de massif et de ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur presumption, et recogneu leur condition naturelle. »
L’Utilitarisme
« Sans doute, on peut vivre sans bonheur, et c’est ainsi que vivent involontairement les dix-neuf vingtièmes des hommes même dans notre monde civilisé. Souvent même les héros ou les martyrs sacrifient volontairement leur bonheur à la chose qu’ils estiment plus que ce bonheur individuel. Mais cette chose n’est-ce pas le bonheur des autres, ou quelques-unes des conditions requises de ce bonheur ? Il est noble d’être capable d’abandonner sa part de bonheur : mais après tout, ce sacrifice doit être fait en vue d’un but : on ne le fait pas uniquement pour le plaisir de se sacrifier ; si l’on nous dit que ce but c’est la vertu qui est meilleure que le bonheur, je demande si le héros ou le martyr ne croit pas qu’en sacrifiant son bonheur il gagnera d’autres privilèges ? Accomplirait-il son sacrifice s’il pensait que sa renonciation sera sans fruit pour son prochain, et le mettra aussi dans la position de l’homme qui a renoncé au bonheur ? Honneur à ceux qui peuvent renoncer pour eux-mêmes aux jouissances de la vie afin d’augmenter la somme de bonheur de l’humanité ! Mais que celui qui le fait dans un autre but ne soit pas plus admiré que l’ascète sur sa colonne ! Il montre ce que peut faire l’homme, et non pas ce qu’il doit faire. (…)
La morale utilitaire reconnaît dans les créatures humaines le pouvoir de sacrifier leur plus grand bien pour le bien des autres. Seulement elle refuse d’admettre que le sacrifice ait une valeur en soi. Un sacrifice qui n’augmente pas ou ne tend pas à augmenter la somme totale du bonheur doit être considéré comme inutile. La seule renonciation admise, c’est la dévotion au bonheur des autres, à l’humanité ou aux individus, dans les limites imposées par les intérêts collectifs de l’humanité. »
On raconte que Diogène le Cynique marchait nu dans les rues d’Athènes, portant en plein jour une lanterne allumée et répétant : “Je cherche un homme !”. Me voici ce soir devant vous, sans lanterne, moins cynique et plus habillé, mais je pourrais poser la même question : je cherche un homme, un être humain, normal, qui soit juste un être humain et rien de plus, rien d’autre, sans rien de trop et rien de travers. Un être humain normal. Qui d’entre nous est juste normal ? Certes, il y a des gens qui sont réellement originaux, particuliers. Dirons-nous qu’ils ne sont pas normaux ? Sans doute pas, car pour être honnête il arrive parfois à chacun d’entre nous de se trouver un peu bizarre. Nous connaissons nos défauts, ce qui en nous est en défaut, mais en défaut par rapport à quoi ? Par rapport à quelle norme devrions-nous nous trouver décalés ? Par rapport à qui ? Je ne suis pas complètement normal mais les autres sont plus improbables encore. Alors qui pourrait être notre modèle à tous ? Qui est normal ?
A côté de cette dernière question, toutes les autres semblent futiles. Toute la philosophie s’efface et se confond, en fait, dans un seul problème : comment bien vivre ? Comment réussir cette vie ? Cette vie unique, et donc précieuse entre toutes, fragiles entre toutes aussi… Que signifie exactement accomplir vraiment cette existence ? De cette question dépend l’orientation de nos actions, de nos instants, de chaque moment de notre présent… Pour ne pas perdre ce présent, pour ne pas finir et mourir sans avoir rien réalisé, il importe plus que tout de répondre à cette question : Qu’est-ce qu’une vie réussie ?





