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Je crois que je sais où nous en sommes arrivés, et vous aussi, vous savez beaucoup de choses, mais êtes-vous sûrs de savoir ce que vous savez ? Et de quoi êtes-vous certains dans toutes les opinions qui font aujourd’hui votre représentation du monde ?
Nous avons des certitudes, des convictions, des engagements… Nous croyons savoir ce que nous savons, mais ne sommes-nous pas constamment le jouet de nos illusions ?
Se tromper, être trompé soi-même, être trompé par soi-même… C’est peut-être là le lot commun. Peut-on échapper à ses illusions ?
Vous vivez certainement des aventures exceptionnelles dans le quotidien de vos vies, mais il est aussi parfois nécessaire de sortir de l’ordinaire pour se réfugier, s’enfuir dans la poésie… C’est une chose bien étrange de voir la philosophie s’inquiéter de la poésie. Peut être aurons-nous ce soir l’occasion de vivre la controverse originaire qui a donné naissance à cette discipline de la pensée… Il n’en reste pas moins que nous avons besoin de cet ornement pour embellir nos vies. Peut-on vivre sans poésie ?
Nous avons cherché à connaître la vérité, et pour cela, nous nous sommes tournés vers les choses qui sont, de manière à faire en sorte que notre esprit s’ajuste à la réalité. Nous avons cherché ce qui existe : ne serait-il pas utile aussi de connaître ce qui n’est pas. Il y a là comme un jeu d’esprit, comme un paradoxe, mais ce paradoxe n’est-il pas plus sérieux qu’il n’y paraît ? De fait, nos vies sont remplies de réalités consistantes, et peut-être aussi d’illusions, de fictions, d’apparences, de choses auxquelles on ne saurait conférer sérieusement une existence. Nous allons croiser ce qui manque de réalité. Qu’est-ce qui n’existe pas ?
Pour la Saint Valentin, vous inviterez quelqu’un à dîner… et vous êtes sans doute venus chercher des éléments de langage ; ce soir, nous allons parler d’amour ! Parler d’amour parce que l’amour fait partie de ces mystères auxquels se confronte la philosophie. Avec le pauvre travail de l’esprit, nous essayons de deviner le secret caché derrière les comportements humains et, sans doute, aucun d’entre eux n’est aussi impénétrable et difficile à comprendre que le sentiment amoureux. L’expérience de l’amour, le fait même d’aimer au sens large de ce terme, au sens le plus fort du mot, n’ a t-il pas quelque chose d’absolument incompatible avec l’effort de la raison ? Dans tout amour, n’y a t-il pas un risque qui s’apparente à une folie ? Est-il raisonnable d’aimer ?
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Nous nous sommes demandé ce que nous cherchions. Encore faut-il avoir une chance de pouvoir le trouver ! Et si nous cherchons la vérité, encore faut-il se demander si nous pouvons la connaître, si nous avons une chance de la rejoindre un jour, de la reconnaître, de savoir où elle se trouve, et comment nous pourrons la comprendre. C’est la raison pour laquelle avant même de rentrer plus avant dans l’aventure de la philosophie, encore faut-il examiner ce dont nous sommes vraiment capables. Sommes-nous capables de comprendre ce monde qui nous entoure, ce monde mystérieux et déconcertant. Y a-t-il quelque chose dont nous puissions être sûrs un jour, quelque chose que nous puissions avoir la certitude de savoir ? Que puis-je savoir ?
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Platon opposait la philosophie et la poésie, mettant en garde ses contemporains contre cette dernière. Mais est-ce justifié ? N’y a-t-il pas un terrain d’entente possible ? Leur alliance ne pourrait-elle être féconde, pour l’une comme pour l’autre ?
Montaigne, les Essais, II, 12, Apologie de Raimond Sebond
« C’est par l’entremise de nostre ignorance, plus que de nostre science, que nous sommes sçavans de divin sçavoir. La foiblesse de nostre jugement nous y ayde plus que la force, et nostre aveuglement plus que nostre clair-voyance. Ce n’est pas merveille, si nos moyens naturels et terrestres ne peuvent concevoir cette cognoissance supernaturelle et celeste : apportons y seulement du nostre, l’obeissance et la subjection : car comme il est escrit ; Je destruiray la sapience des sages, et abbattray la prudence des prudens. Où est le sage ? où est l’escrivain ? où est le disputateur de ce siecle ? Dieu n’a-il pas abesty la sapience de ce monde ? Car puis que le monde n’a point cogneu Dieu par sapience, il luy a pleu par la vanité de la predication, sauver les croyans. Si me faut-il voir en fin, s’il est en la puissance de l’homme de trouver ce qu’il cherche : et si cette queste, qu’il y a employé depuis tant de siecles, l’a enrichy de quelque nouvelle force, et de quelque verité solide.
Je croy qu’il me confessera, s’il parle en conscience, que tout l’acquest qu’il a retiré d’une si longue poursuite, c’est d’avoir appris à recognoistre sa foiblesse. L’ignorance qui estoit naturellement en nous, nous l’avons par longue estude confirmée et averée. Il est advenu aux gens veritablement sçavans, ce qui advient aux espics de bled : ils vont s’eslevant et se haussant la teste droite et fiere, tant qu’ils sont vuides ; mais quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s’humilier et baisser les cornes. Pareillement les hommes, ayans tout essayé, tout sondé, et n’ayans trouvé en cet amas de science et provision de tant de choses diverses, rien de massif et de ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur presumption, et recogneu leur condition naturelle. »
Généalogie de la morale, Avant-Propos
« Nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, nous les hommes de la connaissance ; et nous sommes inconnus à nous-mêmes. Et il y a une bonne raison pour cela : nous ne nous sommes jamais cherchés — pourquoi alors faudrait-il qu’un jour nous nous trouvions ? C’est à juste titre qu’on a dit : « Là où est votre trésor, là aussi est votre cœur » ; notre trésor à nous est là où se tiennent les ruches de notre connaissance. Nous sommes sans cesse à sa poursuite, nous, animaux ailés et butineurs nés de l’esprit, et notre cœur ne se soucie véritablement que d’une seule chose — « rapporter » quelque chose. En-dehors de cela, pour ce qui concerne la vie et ce qu’on appelle les « expériences » vécues — qui a pour celles-ci encore assez de sérieux ? Qui a encore assez de temps pour s’en préoccuper ? Pour de telles affaires, je le crains, nous ne sommes jamais vraiment « à notre affaire » : nous n’y prêtons justement pas le cœur — ni même l’oreille ! Pareils plutôt à un homme divinement distrait, absorbé en lui-même, à qui l’horloge vient de faire résonner avec violence aux oreilles ses douze coups de midi, et qui s’éveille en sursaut et se demande : « Quelle heure vient donc de sonner ? », nous nous frottons parfois nous aussi les oreilles après coup et nous nous demandons, tout étonnés et confus : « Que nous est-il donc arrivé ? Qu’avons-nous donc réellement vécu ? » Mieux encore : « Qui sommes-nous en réalité ? » Et nous recomptons, après coup, je le répète, chacun des douze coups vibrants de notre expérience, de notre vie, de notre être — sans compter juste, hélas !… Nous demeurons nécessairement étrangers à nous-mêmes, nous ne nous comprenons pas, nous ne pouvons pas éviter de nous confondre avec d’autres, pour nous vaut de toute éternité cette loi : « Chacun est pour soi-même le plus étranger », — nous ne sommes pas pour nous-mêmes des « hommes de la connaissance » … »
Apologie de Socrate
“J’aime beaucoup mieux mourir après m’être défendu comme je l’ai fait, plutôt que de continuer à vivre grâce à des bassesses. Car ni devant les tribunaux, ni à la guerre, il n’est permis ni à moi ni à aucun autre d’employer n’importe quel moyen pour se dérober à la mort. (…) Seulement ce n’est peut-être pas cela qui est difficile, Athéniens, d’éviter la mort : il l’est beaucoup plus d’éviter le mal ; car il court plus vite que la mort. C’est pourquoi, vieux et fatigué comme je suis, je me suis laissé atteindre par le plus lent des deux, la mort, tandis que mes accusateurs, qui sont forts et agiles, ont été atteints par le plus rapide, le mal. Et maintenant moi, je vais sortir d’ici condamné à mort par vous, et eux condamnés par la vérité à l’infamie ; et moi, je m’en tiens à ma peine, et eux à la leur. En effet, peut-être est-ce ainsi que les choses devaient se passer, et, selon moi, tout est pour le mieux. Mais il est temps que nous nous quittions, moi pour mourir, et vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur sort ? Seul le Dieu le sait.”









