Comment allez-vous ? Si vous ne vous êtes pas fait tester, vous ne pouvez pas répondre à cette question et aucun d’entre vous ne sait s’il est actuellement en bonne ou en mauvaise santé ! Mais que signifie exactement “être en bonne ou en mauvaise santé” ? C’est le sujet qui nous préoccupe tous en ce moment. Il nous arrive bien souvent de nous souhaiter la santé, aujourd’hui plus que jamais, sans savoir pourtant en quoi elle consiste vraiment. Sommes-nous vraiment en bonne santé ? A partir de quand pouvons-nous dire que nous avons atteint cet état idéal de la vie qui lui permet de durer ? Ou bien sommes-nous tous, par quelques imperfections possibles, au moins un peu fragiles, vulnérables, tous un peu atteints, fêlés ? Sommes-nous tous malades ?
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Quel bonheur de recommencer… Et quelle joie de vous retrouver pour cette première soirée de notre huitième Saison. Ce n’est pas la première de nos Soirées ; nous en avons fait tellement ! Mais elle vient après une si longue interruption que nous éprouvons tous ensemble le bonheur de retrouver quelque chose qui ressemble à la vraie vie… Et c’est sur cette expérience que nous allons réfléchir ensemble, l’expérience de recommencer ; parce que nos vies sont peut-être faites plus de recommencements que de commencements, ces recommencements oubliés auxquels on prête trop peu d’attention, obsédés que nous sommes par les origines, les fondements, les débuts… Les moments qui commencent tout nous font oublier que la vie est surtout ce qui toujours recommence. Comment recommencer ?
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Plotin, Ennéades, I
« Puis il faut voir l’âme de ceux qui accomplissent de belles œuvres. Comment peut-on voir cette beauté du bien dans l’âme ? Reviens en toi- même, et regarde : si tu ne vois pas encore la beauté en toi, fais comme le sculpteur d’une statue qui doit devenir belle ; il enlève, il gratte, il polit, il essuie jusqu’à ce qu’il fasse apparaître un beau visage dans le marbre ; comme lui, enlève tout ce qui est superflu, redresse ce qui est tortueux, nettoie ce qui est sombre pour le rendre brillant, et ne cesse pas de sculpter ta propre statue, jusqu’à ce que resplendisse pour toi la divine splendeur de la vertu, jusqu’à ce que tu voies la Sagesse debout sur un trône sacré. Es-tu devenu cela ? Est-ce que tu vois cela ? Es-tu devenu simple, sans aucun obstacle à ton unification, sans que rien d’autre soit mélangé intérieurement avec toi-même ? Es-tu tout entier une vraie lumière, non pas une lumière d’une certaine dimension ou forme qui peut diminuer ou augmenter de grandeur – mais une lumière absolument sans mesure, parce qu’elle est supérieure à toute mesure et à toute quantité ? Te vois-tu devenu cela ? Alors tu es devenu une vision ; aie confiance en toi ; même en restant ici-bas, tu t’es élevé vers le haut ; et tu n’as plus besoin de guide ; fixe ton regard et vois. Car c’est le seul œil qui voit la grande beauté. Et si cet oeil arrive jusqu’à cette contemplation alors qu’il est trouble à cause des vices, impur ou faible, n’étant pas du tout capable, à cause de sa lâcheté, de voir les splendeurs, il ne verra rien, pas même si un autre lui montre ce qui est là et qui peut être vu. Celui qui voit, en effet, doit s’être rendu semblable à ce qui est vu, pour parvenir à la contemplation. Assurément, jamais l’oeil ne verrait le soleil sans être parent de la lumière, devenu de la même nature que le soleil, et l’âme ne pourrait voir le beau, sans être devenue belle. »
Qu’est-ce qu’une chose en réalité ? Qu’est ce qui est réel ? Le réel existe-t-il comme quelque chose que nous aurions tous en commun et auquel nous pourrions nous référer, comme une sorte de pierre de touche qui pourrait nous servir de lien ? Qu’est-ce qui fait la différence entre le réel et l’irréel, entre la vérité et l’illusion ? Les deux questions sont liées. Et si nous voulons savoir, il nous faut savoir de quoi nous parlons. Alors ce soir nous allons nous poser ensemble cette étonnante question : le réel existe-t-il ?
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Apologie de Socrate
“J’aime beaucoup mieux mourir après m’être défendu comme je l’ai fait, plutôt que de continuer à vivre grâce à des bassesses. Car ni devant les tribunaux, ni à la guerre, il n’est permis ni à moi ni à aucun autre d’employer n’importe quel moyen pour se dérober à la mort. (…) Seulement ce n’est peut-être pas cela qui est difficile, Athéniens, d’éviter la mort : il l’est beaucoup plus d’éviter le mal ; car il court plus vite que la mort. C’est pourquoi, vieux et fatigué comme je suis, je me suis laissé atteindre par le plus lent des deux, la mort, tandis que mes accusateurs, qui sont forts et agiles, ont été atteints par le plus rapide, le mal. Et maintenant moi, je vais sortir d’ici condamné à mort par vous, et eux condamnés par la vérité à l’infamie ; et moi, je m’en tiens à ma peine, et eux à la leur. En effet, peut-être est-ce ainsi que les choses devaient se passer, et, selon moi, tout est pour le mieux. Mais il est temps que nous nous quittions, moi pour mourir, et vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur sort ? Seul le Dieu le sait.”
Après avoir parlé du rire, ce soir, nous allons pleurer. Nous avons évoqué cette question, lors de notre dernière soirée : Pouvons-nous vraiment rire de tout ? Ce soir, nous allons parler de ce qui ne fait pas rire, et de ce qui, dans nos vies, semble parfois échouer. La souffrance, en effet, habite toute existence humaine. Et du mystère de le souffrance, il faut bien que nous puissions faire quelque chose. Doit-elle être regardée comme un accident, une absurdité, une aberration absurde ? Ou bien faut-il au contraire considérer qu’elle peut trouver sa place dans une histoire qui lui donne, d’une certaine manière, une valeur et un sens ? Dans nos vies marquées par le désir de réussir et d’être heureux, quelle place trouver pour la souffrance ? Que signifie vraiment que l’homme soit un être non seulement pensant mais aussi si souvent un être souffrant ? La souffrance a t-elle un sens ?
Comment vivre, comment rêver, comment désirer, comment choisir, dans un monde où il faut mourir ? Nous sommes là ce soir, bien vivants, animés de la force de vie qui nous traverse et nous emmène vers nos projets d’avenir… Mais tout cela n’est-il pas vain ? Malgré toutes nos prouesses, nos réussites, nos succès, malgré tous nos espoirs aussi et ce qui reste et restera inachevé dans nos vies, un jour il faudra partir : voilà la grande limite qui se dresse, et qui semble inébranlable. Révoltante, mais inébranlable. Est-il possible d’espérer la dépasser, s’en abstraire, ou tout simplement la fuir ? Faut-il entretenir l’espoir de vaincre un jour cette ultime frontière ? Peut-on s’affranchir de la mort ?
Nous aimons bien les grandes idées. Nous parlons entre nous des concepts qui suscitent notre intérêt, et parfois nos désaccords : nous parlons de toutes ces choses qui ne sont pas vraiment concrètes, et qui cependant nous passionnent. Le sens de la vie, la liberté du peuple, les droits de l’homme… Voilà quelques exemples parmi une foule d’idées qui peuplent nos esprits. Mais où se trouve tout cela ? Quelle consistance faut-il donner à ces idées abstraites que nous aimons tant évoquer ? Existent-elles réellement ? De quoi parlons-nous, en fait, quand nous évoquons ces concepts ? La science nous montre chaque jour que ce qui est réel doit pouvoir être vérifié par l’expérience, par le toucher, par tous nos sens… Alors, faut-il renoncer à croire à ce monde d’idées, si abstraites et incertaines qu’elles ne font que déclencher d’infinies contradictions ? Tout ce qui n’est pas matériel, substantiel, sensible, n’est il pas totalement vide ? Ne faut-il pas reconnaître que tout le réel est fait de matière ?
Il n’y a pas que la violence que les hommes s’infligent entre eux : les hommes, nous le savons, sont capables de lutter contre la nature elle-même, pour en repousser les limites, et pour inventer leur destin. C’est cela qu’on appelle la technique. Par le travail, par la pensée, nous transformons le monde qui nous est donné ; et dans l’ivresse du pouvoir nouveau que nous donne aujourd’hui le progrès des sciences, nous avions projeté d’imposer à la nature un monde selon nos besoins, pour que l’humain devienne pleinement « la mesure de toutes choses. » Mais voilà, la nature ne se laisse pas faire… Avons-nous eu tort de croire que nous étions les plus forts ? Faut-il retrouver le sens d’une sagesse qui s’accorde avec le réel – ou bien pousser plus loin la lutte encore, imposer notre liberté ? Nos désirs font-ils de nous des vivants contre nature ? La technique est-elle vraiment une victoire contre la nature ?
Nos vies ressemblent bien souvent, comme l’écrivait Hobbes, à une course sans fin – une course contre le temps, contre la montre, et même contre la vie… De cette course, nous avons le sentiment de ne pas pouvoir maîtriser le rythme, ce temps qui nous échappe sans cesse. Comment comprendre le temps, ce mystère si proche et si lointain, cet inconnu qui fait le dynamisme et la fragilité de notre quotidien ? Peut-on remettre la main sur ce flux qui rend tout présent insaisissable ? Peut-on maîtriser le temps ?









