Qu’est-ce qui pourrait continuer toujours ? Est-ce que quelque chose peut vraiment durer toujours et ne jamais s’arrêter ? Faut-il d’ailleurs rechercher ce qui ne finirait jamais ou faut-il au contraire le craindre, le fuir, le redouter ?
Est-ce une bonne chose que de finir ? Ou faut-il au contraire rechercher une sorte d’éternité qui nous serait offerte, ouverte, ici bas, maintenant, un instant de pur présent, qui ne s’arrêterait jamais ? Peut-on ne jamais finir ?
Ce n’est pas comme si nous n’avions pas beaucoup de raisons de nous lamenter. Mais à quoi sert de se lamenter ? De fait, il semble bien que sangloter ne serve à rien et que le fait même de pleurer ne change absolument rien à ce qui nous fait pleurer. Et pourtant nous pleurons. Avouons-le, nous pleurons tous. Cela nous est tous arrivé, à certains peut-être plus qu’à d’autres mais il nous est tous arrivé un jour d’être saisis par les larmes et d’éprouver cette expérience si singulière, si étrange qui consiste à pleurer en sachant très bien que cela ne sert à rien. Faut-il sécher ses larmes ? Faut-il se raviver ou au contraire se raviser et tenter de comprendre ce que veut dire cette expérience étonnante ? Pourquoi pleurer ? Lire la suite
« Visage et discours sont liés. Le visage parle. Il parle, en ceci que c’est lui qui rend possible et commence tout discours. J’ai refusé la notion de vision pour décrire la relation authentique avec autrui ; c’est le discours, et, plus exactement, la réponse ou la responsabilité, qui est cette relation authentique. J’ai toujours distingué, en effet, dans le discours, le dire et le dit. Que le dire doive comporter un dit est une nécessité du même ordre que celle qui impose une société, avec des lois, des institutions et des relations sociales. Mais le dire, c’est le fait que devant le visage je ne reste pas simplement là à le contempler, je lui réponds. Le dire est une manière de saluer autrui, mais saluer autrui, c’est déjà répondre de lui. Il est difficile de se taire en présence de quelqu’un ; cette difficulté a son fondement ultime dans cette signification propre du dire, quel que soit le dit. Il faut parler de quelque chose, de la pluie et du beau temps, peu importe, mais parler, répondre à lui et déjà répondre de lui. »
« La dignité de roi n’est-elle pas assez grande d’elle-même pour celui qui la possède pour le rendre heureux par la seule vue de ce qu’il est; faudra-t-il le divertir de cette pensée comme les gens du commun? Je vois bien que c’est rendre un homme heureux de le divertir de la vue de ses misères domestiques pour remplir toute sa pensée du soin de bien danser. Mais en sera-t-il de même d’un roi et sera-t-il plus heureux en s’attachant à ces vains amusements qu’à la vue de sa grandeur ? Et quel objet plus satisfaisant pourrait-on donner à son esprit? Ne serait-ce donc pas faire tort à sa joie d’occuper son âme à penser à ajuster ses pas à la cadence d’un air ou à placer adroitement une barre, au lieu de le laisser jouir en repos de la contemplation de la gloire majestueuse qui l’environne? Qu’on en fasse les preuves, qu’on laisse un roi tout seul sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l’esprit, sans compagnies et sans divertissements, penser à lui tout à loisir, et l’on verra qu’un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Aussi on évite cela soigneusement et il ne manque jamais d’y avoir auprès des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement à leurs affaires et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux en sorte qu’il n’y ait point de vide. C’est-à-dire qu’ils sont environnés de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul et en état de penser à lui-même, sachant bien qu’il sera misérable, tout roi qu’il est, s’il y pense. »
Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait… Car si la jeunesse rêve, la vieillesse sait : derrière cette généralité proverbiale, il y a peut-être la marque des nécessaires désillusions que la vie apporte avec elle. Le monde n’est jamais si parfait qu’il puisse répondre en tous points aux attentes que nous en avions quand nous entrions sur son seuil. Et nous voilà désormais, au milieu des complexités du réel et de nos impuissances humiliantes, tout encombrés de nos rêves d’enfants. Que pouvons-nous bien en faire ? Faudrait-il être réaliste, et se débarrasser de nos illusions naïves pour se suffire du monde tel qu’il est ? Peut-être vaudrait-il mieux s’enfermer dans ses rêves pour se consoler un peu de ce monde par trop décevant… Est-il forcément puéril d’avoir encore de grands projets pour inventer notre vie, ou pour changer le monde ? On ne sait s’il est plus honteux de rêver encore, ou d’arrêter de rêver. Si nous méprisons aujourd’hui le bel idéal de l’adolescent que nous étions hier, peut-être est-ce lui qui nous méprisera. Entre le réel et l’idéal, est-il nécessaire de faire un choix ? Faut-il renoncer à ses rêves ?
A côté de cette dernière question, toutes les autres semblent futiles. Toute la philosophie s’efface et se confond, en fait, dans un seul problème : comment bien vivre ? Comment réussir cette vie ? Cette vie unique, et donc précieuse entre toutes, fragiles entre toutes aussi… Que signifie exactement accomplir vraiment cette existence ? De cette question dépend l’orientation de nos actions, de nos instants, de chaque moment de notre présent… Pour ne pas perdre ce présent, pour ne pas finir et mourir sans avoir rien réalisé, il importe plus que tout de répondre à cette question : Qu’est-ce qu’une vie réussie ?
“Memento mori”, souviens-toi que tu es mortel : voilà l’avertissement pluriséculaire lancé par les artistes occidentaux à ceux qui, devant le spectacle de la beauté, auraient pu s’attacher un peu trop aux joies de l’existence. Et de fait, tout ce que nous mettons tant d’effort à rechercher ici-bas semble inéluctablement condamné à disparaître. Il suffit de penser la mort pour que ce qui occupe notre vie perde la valeur que nous lui donnions. Et pourtant, sommes-nous si certains que la mort soit à ce point le contraire de la vie ? Lire la suite