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Saison 13
Les Podcasts > Lévinas, ou la rencontre avec l'autre

Lévinas, ou la rencontre avec l’autre

24 juin 2019

Durée : 1 h 36 min
Aime et fais ce que tu veux Saison 6 - Les Philosophes

 

Ethique et infini 

« Visage et discours sont liés. Le visage parle. Il parle, en ceci que c’est lui qui rend possible et commence tout discours. J’ai refusé la notion de vision pour décrire la relation authentique avec autrui ; c’est le discours, et, plus exactement, la réponse ou la responsabilité, qui est cette relation authentique. J’ai toujours distingué, en effet, dans le discours, le dire et le dit. Que le dire doive comporter un dit est une nécessité du même ordre que celle qui impose une société, avec des lois, des institutions et des relations sociales. Mais le dire, c’est le fait que devant le visage je ne reste pas simplement là à le contempler, je lui réponds. Le dire est une manière de saluer autrui, mais saluer autrui, c’est déjà répondre de lui. Il est difficile de se taire en présence de quelqu’un ; cette difficulté a son fondement ultime dans cette signification propre du dire, quel que soit le dit. Il faut parler de quelque chose, de la pluie et du beau temps, peu importe, mais parler, répondre à lui et déjà répondre de lui. »

PODCAST : Réécoutez en ligne la Soirée du 24 juin 2019

VIDÉO : Regardez la Soirée du 24 juin 2019

 

Ethique et infini

« Le “tu ne tueras point” est la première parole du visage. Or c’est un ordre. Il y a dans l’apparition du visage un commandement, comme si un maître me parlait. Pourtant, en même temps, le visage d’autrui est dénué ; c’est le pauvre pour lequel je peux tout et à qui je dois tout. Et moi, qui que je sois, mais en tant que « première personne », je suis celui qui se trouve des ressources pour répondre à l’appel. » »


Ethique et infini

« Cette analyse du visage telle que je viens de la faire, avec la maîtrise d’autrui et sa pauvreté, avec ma soumission et ma richesse, est première. Elle est le présupposé de toutes les relations humaines. S’il n’y avait pas cela, nous ne dirions même pas, devant une porte ouverte : « Après vous, Monsieur ! » C’est un « Après vous, Monsieur ! » originel que j’ai essayé de décrire.
(…)
Je pense plutôt que l’accès au visage est d’emblée éthique. C’est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux ! Quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui. La relation avec le visage peut certes être dominée par la perception, mais ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas. »


Ethique et infini

« Le visage est signification, et signification sans contexte. Je veux dire qu’autrui, dans la rectitude de son visage, n’est pas un personnage dans un contexte. (…) Toute signification, au sens habituel du terme, est relative à un tel contexte : le sens de quelque chose tient dans sa relation à autre chose. Ici, au contraire, le visage est sens à lui seul. Toi, c’est toi. En ce sens, on peut dire que le visage n’est pas « vu ». Il est ce qui ne peut devenir un contenu, que votre pensée embrasserait ; il est l’incontenable, il vous mène au-delà. C’est en cela que la signification du visage le fait sortir de l’être en tant que corrélatif d’un savoir. Au contraire, la vision est recherche d’une adéquation ; elle est ce qui par excellence absorbe l’être. Mais la relation au visage est d’emblée éthique.
Le visage est ce qu’on ne peut tuer, ou du moins dont le sens consiste à dire : “tu ne tueras point”. Le meurtre, il est vrai, est un fait banal : on peut tuer autrui ; l’exigence éthique n’est pas une nécessité ontologique. L’interdiction de tuer ne rend pas le meurtre impossible, même si l’autorité de l’interdit se maintient dans la mauvaise conscience du mal accompli – malignité du mal. »


Ethique et infini

« Il y a d’abord la droiture même du visage, son expression droite, sans défense. La peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue, bien que d’une nudité décente. La plus dénuée aussi : il y a dans le visage une pauvreté essentielle. La preuve en est qu’on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance. Le visage est exposé, menacé, comme invitant à un acte de violence. »


Ethique et infini

« L’altérité qui s’exprime dans le visage fournit l’unique “matière” possible à la négation totale. Je ne peux vouloir tuer qu’un étant absolument indépendant, celui qui dépasse infiniment mes pouvoirs et qui par là ne s’y oppose pas, mais paralyse le pouvoir même de pouvoir. Autrui est le seul être que je peux vouloir tuer.
Certes, Autrui s’offre à tous mes pouvoirs, succombe à toutes mes ruses, à tous mes crimes. Mais il me résiste aussi de toute sa force et de toutes les ressources imprévisibles de sa propre liberté. Je me mesure avec lui. Mais il peut surtout – et c’est là qu’il me présente sa face – s’opposer à moi, par-delà toute mesure – par le découvert total et la totale nudité de ses yeux sans défense, par la droiture, par la franchise absolue de son regard. L’inquiétude solipsiste de la conscience se voyant, dans toutes ses aventures, captive de Soi, prend fin ici : la vraie extériorité est dans ce regard qui m’interdit toute conquête. Non pas que la conquête défie mes pouvoirs trop faibles, mais je ne peux plus pouvoir : la structure de ma liberté, nous le verrons plus loin, se renverse totalement. Ici s’établit une relation non pas avec une résistance très grande, mais avec l’absolument Autre – avec la résistance de ce qui n’a pas de résistance – avec la résistance éthique. C’est elle qui ouvre la dimension même de l’infini – de ce qui arrête l’impérialisme irrésistible du Même et du Moi. Nous appelons visage l’épiphanie de ce qui peut se présenter aussi directement à un Moi et, par là-même, aussi extérieurement. »


Ethique et infini

« La relation intersubjective est une relation non-symétrique. En ce sens, je suis responsable d’autrui sans attendre la réciproque, dût-il m’en coûter la vie. La réciproque, c’est son affaire. C’est précisément dans la mesure où entre autrui et moi la relation n’est pas réciproque, que je suis sujétion à autrui ; et je suis “sujet” essentiellement en ce sens. Vous connaissez cette phrase de Dostoïevski : “Nous sommes tous coupables de tout et de tous devant tous, et moi plus que les autres.” (…) Le moi a toujours une responsabilité de plus que tous les autres. »


Totalité et infini

« La différence entre la nudité du visage qui se tourne vers moi et le dévoilement de la chose éclairée par sa forme ne sépare pas simplement deux modes de “connaissance”. La relation avec le visage n’est pas connaissance d’objet. La transcendance du visage est, à la fois, son absence de ce monde où il entre, le dépaysement d’un être, sa condition d’étranger, de dépouillé ou de prolétaire. L’étrangeté qui est liberté, est aussi l’étrangeté-misère. L’autre, le libre est aussi l’étranger. La nudité de son visage se prolonge dans la nudité du corps qui a froid et qui a honte de sa nudité. L’existence καθ’ αυτο est, dans le monde, une misère. Il y a là entre moi et l’autre un rapport qui est au-delà de la rhétorique.
Ce regard qui supplie et exige – qui ne peut supplier que parce qu’il exige – privé de tout parce qu’ayant droit à tout et qu’on reconnaît en donnant, ce regard est précisément l’épiphanie du visage comme visage. La nudité du visage est dénuement. Reconnaître autrui, c’est reconnaître une faim. Reconnaître Autrui – c’est donner. Mais c’est donner au maître, au seigneur, à celui que l’on aborde comme “vous” dans une dimension de hauteur. »


Totalité et infini

« La caresse comme le contact est sensibilité. Mais la caresse transcende le sensible. Non pas qu’elle sente au-delà du senti, plus loin que les sens ; qu’elle se saisisse d’une nourriture sublime, tout en conservant, dans sa relation avec ce senti ultime, une intention de faim qui va sur la nourriture qui se promet et se donne à cette faim, la creuse, comme si la caresse se nourrissait de sa propre faim. La caresse consiste à ne se saisir de rien, à solliciter ce qui s’échappe sans cesse de sa forme vers un avenir jamais assez avenir, à solliciter ce qui se dérobe comme s’il n’était pas encore. Elle cherche. Ce n’est pas une intentionnalité de dévoilement, mais de recherche : marche à l’invisible. Dans un certain sens elle exprime l’amour, mais souffre d’une incapacité de le dire. Elle a faim de cette expression même, dans un incessant accroissement de faim. Elle va donc plus loin qu’à son terme, elle vise au-delà d’un étant, même futur qui, comme étant précisément, frappe déjà à la porte de l’être. Dans sa satisfaction, le désir qui l’anime renaît, alimenté en quelque façon par ce qui n’est pas encore, nous ramenant à la virginité, à jamais inviolée, du féminin. Non pas que la caresse chercherait à dominer une liberté hostile, à en faire son objet ou à lui arracher un consentement. La caresse cherche par-delà le consentement ou la résistance d’une liberté ce qui n’est pas encore, un « moins que rien » enfermé et sommeillant au-delà de l’avenir et, par conséquent, sommeillant tout autrement que le possible, lequel s’offrirait à l’anticipation. La profanation qui s’insinue dans la caresse répond adéquatement à l’originalité de cette dimension de l’absence. Absence autre que le vide d’un néant abstrait : absence se référant à l’être, mais s’y référant à sa manière, comme si les « absences » de l’avenir n’étaient pas avenir, toutes au même niveau et uniformément. L’anticipation saisit des possibles ; ce que recherche la caresse ne se situe pas dans une perspective et dans la lumière du saisissable. »


En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger`

« L’infini de cet être qu’on ne peut pour cela même contenir, garantit et constitue cette extériorité. Elle n’équivaut pas à la distance entre sujet et objet. L’objet, nous le savons s’intègre à l’identité du Même. Le Moi en fait son thème, et, dès lors, sa propriété, son butin ou sa proie ou sa victime. L’extériorité de l’être infini se manifeste dans la résistance absolue que, de par son apparition – de par son épiphanie – il oppose à tous mes pouvoirs. Son épiphanie n’est pas simplement l’apparition d’une forme dans la lumière, sensible ou intelligible, mais déjà ce non lancé aux pouvoirs. Son logos est « Tu ne tueras point ».
(…)
La résistance éthique est la présence de l’infini. Si la résistance au meurtre, inscrite sur le visage, n’était pas éthique mais réelle – nous aurions accès à une réalité très faible ou très forte. Elle mettrait, peut-être, en échec notre volonté. La volonté se jugerait déraisonnable et arbitraire. Mais nous n’aurions pas accès à l’être extérieur, à ce qu’absolument, on ne peut ni englober, ni posséder, où notre liberté renonce à son impérialisme du moi, où elle ne se trouve pas seulement arbitraire, mais injuste. Mais, dès lors, Autrui n’est pas seulement une liberté autre ; pour me donner le savoir de l’injustice, il faut que son regard me vienne d’une dimension de l’idéal. Il faut qu’Autrui soit plus près de Dieu que Moi. Ce qui n’est certainement pas une invention de philosophe, mais la première donnée de la conscience morale que l’on pourrait définir comme conscience du privilège d’Autrui par rapport à moi. La justice bien ordonnée commence par Autrui. »


Albert Cohen, Belle du Seigneur

« Honte de devoir leur amour à ma beauté, mon écœurante beauté qui fait battre les paupières des chéries, ma méprisable beauté dont elles me cassent les oreilles depuis mes seize ans. Elles seront bien attrapées lorsque je serai vieux et la goutte au nez ou, mieux encore, sous la terre en compagnie de ses racines et de ses silencieux vermisseaux ondulants, tout vert et desséché dans ma caisse disjointe, et elles me trouveront moins succulent alors, et bien fait pour elles, et je m’en régale déjà. Ma beauté, c’est-à-dire une certaine longueur de viande, un certain poids de viande, et des osselets de bouche au complet, trente-deux, vous pourrez contrôler tout à l’heure avec un petit miroir comme chez le dentiste, à toutes fins et garanties utiles, avant le départ ivre vers la mer.
Cette longueur, ce poids et ces osselets, si je les ai, elle sera un ange, une moniale d’amour, une sainte. Mais si je ne les ai pas, malheur à moi ! Serais-je un génie de bonté et d’intelligence et l’adorerais-je, si je ne peux lui offrir que cent cinquante centimètres de viande, son âme immortelle ne marchera pas, et jamais elle ne m’aimera de toute son âme immortelle, jamais elle ne sera pour moi un ange, une héroïne prête à tous les sacrifices.
Voyez les annonces matrimoniales l’importance que ces jeunes idéalistes accordent aux centimètres du monsieur qu’elles cherchent. Eh là ! Crient ces annonces, il nous faut cent soixante-dix centimètres de viande au moins et qu’elle soit bronzée ! Et si le malheureux ne peut proposer qu’une petite longueur, elles crachent dessus. Donc, si ne mesurant par hypothèse que ces malheureux cent cinquante centimètres, j’essaie tout de même de lui dire mon amour le plus vrai, elle sera une pécore sans cœur, et elle toisera ma brièveté avec un air dégoûté !
Oui, madame, trente-cinq centimètres de viande de moins et elle se fiche de mon âme et elle ne se mettra jamais devant ma poitrine pour me protéger des balles d’un gangster. Idem si, étant le génie susdit, je suis démuni de petits os dans la bouche ! Ces dames éprises de spiritualité tiennent aux petits os ! Elles raffolent de réalités invisibles, mais les petits bouts d’os, elles les exigent visibles ! S’écria-t-il joyeusement, une tristesse dans les yeux.
Et il leur faut beaucoup ! En tout cas, les coupeurs de devant doivent être au complet ! Si de ceux-là il en manque deux ou trois, ces Angéliques ne peuvent goûter mes qualités morales et leur âme ne marche pas ! Deux ou trois petits os de quelques millimètres moins et je suis fichu, et je reste tout seul et sans amour ! Et si j’ose lui parler d’amour elle me lancera un verre à la figure dans l’espoir de m’éborgner! Comment, me dira-t-elle, tu n’as pas de petits bouts d’os dans la bouche et tu as l’audace de m’aimer ? Hors d’ici, misérable, et reçois en outre ce coup de pied au derrière ! Donc ne pas être bon, ne pas être intelligent – un ersatz suffit – mais peser le nombre nécessaire de kilos et être muni de petits broyeurs et trancheurs !
Alors, je vous le demande, quelle importance accorder à un sentiment qui dépend d’une demi-douzaine d’osselets dont les plus longs mesurent à peine deux centimètres ? Quoi, je blasphème ? Juliette aurait-elle aimé Roméo si Roméo quatre incisives manquantes, un grand trou noir au milieu ? Non ! Et pourtant il aurait eu exactement la même âme, les mêmes qualités morales ! Alors pourquoi me serinent-elles que ce qui importe c’est l’âme et les qualités morales ?
Que je suis innocent de tellement insister ! Elles savent fort bien tout cela. Tout ce qu’elles veulent, c’est qu’on n’en parle pas clairement, et qu’on fasse du faux monnayage, et qu’on dise des mots de grande distinction, mes ennemis personnels, et qu’au lieu de cent quatre-vingts centimètres et osselets on dise noble prestance et sourire séduisant ! Donc qu’on se taise et qu’on ne me méprise plus par ici et qu’on ne chuchote plus que je suis ignoble et matérialiste ! Le plus ignoble ici n’est pas celui qu’on pense !
Et rien ne leur échappe, à ces mignonnes ! À la première rencontre, tout en te parlant des Fiorreti de saint François d’Assise, elles te détaillent et te jugent. Sans en avoir air, elles ont tout repéré, y compris le nombre et la qualité des petits os de la bouche, et s’il t’en manque un ou deux tu es perdu ! Perdu, mon ami! Par contre, si tu es dégustable, du premier coup d’œil elles savent que tu as les yeux marron mais un peu verts avec quelques points d’or, ce dont tu ne t’es jamais douté. Des regardeuses. De premier ordre. »

#Cohen #Lévinas