Au nom de quoi donner sa vie ? Question immense et qui pose sans doute de la manière la plus radicale qui soit la grande question éthique, la question morale fondamentale : « au nom de quoi donner sa vie ? » Nous vivons dans une période traversée par une forme d’individualisme. L’individualisme n’est pas nécessairement un égoïsme, l’individualisme est une métaphysique qui regarde le monde comme étant composé d’individus dont chacun poursuit ses propres calculs. Dans cette perspective là, il peut être tout à fait adéquat de donner quelque chose si on espère un retour, de donner quelque chose comme une forme d’investissement, de donner de son temps pour un travail rémunéré, de donner de son argent pour pouvoir espérer se lier d’amitié avec quelqu’un ou bien se faire des obligés. Donner peut être très rationnel du point de vue du simple calcul. Donner n’importe quoi peut permettre d’espérer un retour quel qu’il soit. Mais donner sa vie, c’est à dire donner d’une certaine manière tout ce que l’on a, tout ce que l’on est, c’est bien le choix le plus radical qu’on puisse imaginer. Au nom de quoi pourrait-on bien imaginer donner sa vie, sans que cet acte de donner sa vie ne soit assimilable à une sorte de folie ? Au nom de quoi donner sa vie ?
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Nietzsche, Par delà Bien et Mal
« Aujourd’hui que la louange du désintéressement est si populaire, il importe de se rendre compte, non sans danger peut-être, de ce qui, pour le peuple, est sujet d’intérêt et quelles sont les choses dont se soucie véritablement et d’une façon profonde le vulgaire. […] [On peut qualifier un attachement de “désintéressé” et l’on peut s’étonner qu’il soit possible d’agir d’une “façon désintéressé.”] Il y a eu des philosophes qui ont su prêter encore à cet étonnement populaire une expression séduisante, mystique et supraterrestre (— peut-être parce qu’ils ne connaissaient pas par expérience la nature plus élevée ? —), au lieu de présenter la vérité nue et facile et de dire franchement que l’action « désintéressée » est une action très intéressante et très intéressée, en admettant que… — « Et l’amour ? » — Comment ! les actions qui ont l’amour pour mobile doivent être elles aussi « non-égoïstes » ? Idiots que vous êtes… ! « Et la louange de celui qui se sacrifie » ? Celui qui a vraiment consommé des sacrifices sait que, par son sacrifice, il cherchait une compensation et qu’il l’a trouvée —peut-être voulait-il quelque chose de lui-même pour autre chose de lui-même, — qu’il a donné ici pour recevoir davantage là-bas, peut-être pour devenir plus, peut-être pour se sentir « plus » qu’il n’était. Mais c’est là un domaine, jalonné de questions et de réponses, où un esprit délicat n’aime pas à s’arrêter […]. Car, enfin, la vérité est femme : il ne faut pas lui faire violence. »
Nietzsche, le Gai Savoir, A ceux qui enseignent le désintéressement
« On appelle bonnes les vertus d’un homme, non en regard des effets qu’elles ont pour lui-même, mais en regard des effets que nous leur supposons pour nous et pour la société : – dans l’éloge de la vertu on a été, de tous temps, très peu « désintéressé », très peu « non égoïste » ! Car autrement on aurait dû remarquer que les vertus (comme l’application, l’obéissance, la chasteté, la piété, la justice) sont généralement nuisibles à celui qui les possède, étant des instincts qui règnent avec trop de violence et d’avidité, des instincts qui ne veulent à aucun prix se laisser tenir en équilibre par la raison, avec les autres instincts. Lorsque tu possèdes une vertu, une vertu véritable et entière (et non pas seulement le petit instinct d’une vertu) – tu es la victime de cette vertu! Mais c’est pour cela que ton voisin loue ta vertu. »
Stirner, L’unique et sa propriété
« Quelle cause n’ai-je pas à défendre? Avant tout, ma cause est la bonne cause, c’est la cause de Dieu, de la Vérité, de la Liberté, de l’Humanité, de la Justice; puis, celle de mon Prince, de mon Peuple, de ma Patrie; ce sera celle de l’Esprit, et mille autres encore. Mais que la cause que je défends soit ma cause, ma cause à Moi. jamais! « Fi! l’égoïste qui ne pense qu’à lui! »
Mais ceux-là dont nous devons prendre à cœur les intérêts, ceux-là pour qui nous devons nous dévouer et nous enthousiasmer, comment donc entendent-ils leur cause? Voyons un peu.
Vous qui savez de Dieu tant et de si profondes choses, vous qui pendant des siècles avez « exploré les profondeurs de la Divinité » et avez plongé vos regards jusqu’au fond de son cœur, vous pourrez bien nous dire comment Dieu entend la « divine cause » que nous sommes appelés à servir. Ne nous celez point les desseins du Seigneur. Que veut-il? Que poursuit-il? A-t-il, comme ce nous est prescrit à nous, embrassé une cause étrangère et s’est-il fait le champion de la Vérité et de l’Amour? Cette absurdité vous révolte; vous nous enseignez que Dieu étant lui-même tout Amour et toute Vérité, la cause de la Vérité et celle de l’Amour se confondent avec la sienne et ne lui sont pas étrangères. Il vous répugne d’admettre que Dieu puisse être comme nous, pauvres vers, et faire sienne la cause d’un autre. « Mais Dieu embrasserait-il la cause de la Vérité, s’il n’était pas lui-même la Vérité? » Dieu ne s’occupe que de sa cause, seulement il est tout dans tout, de sorte que tout est sa cause. Mais nous ne sommes pas tout dans tout et notre cause est bien mince, bien méprisable; aussi devons-nous « servir une cause supérieure ». — Voilà qui est clair : Dieu ne s’inquiète que du sien. Dieu ne s’occupe que de lui-même, ne pense qu’à lui-même et n’a que lui-même en vue; malheur à ce qui contrarie ses desseins. Il ne sert rien de supérieur et ne cherche qu’à se satisfaire. La cause qu’il défend est purement — égoïste!
Et l’Humanité, dont nous devons aussi défendre les intérêts comme les nôtres, quelle cause défend-elle? Celle d’un autre? Une supérieure? Non, L’Humanité ne voit qu’elle-même, l’Humanité n’a d’autre but, que l’Humanité; sa cause, c’est elle-même. Pourvu qu’elle se développe, peu lui importe que les individus et les peuples succombent à son service; elle tire d’eux ce qu’elle en peut tirer, et lorsqu’ils ont accompli la tâche qu’elle réclamait d’eux, elle les jette en guise de remerciement dans la hotte de l’histoire. La cause que défend l’Humanité n’est-elle pas purement — égoïste ?
Inutile de poursuivre, et de montrer à propos de chacune de ces choses qui nous appellent à leur défense qu’il ne s’agit pour elles que d’elles et non de nous, de leur bien et non du nôtre. Passez vous-mêmes les autres en revue, et dites si la Vérité, la Liberté, la Justice, etc., s’inquiètent de vous autrement que pour réclamer votre enthousiasme et vos services. Soyez des serviteurs zélés, rendez-leur hommage, c’est tout ce qu’elles demandent.
Voyez ce Peuple que sauvent des patriotes dévoués; les patriotes tombent sur le champ de bataille ou crèvent de faim et de misère; qu’en dit le Peuple? Le Peuple? Fumé de leurs cadavres, il devient un « peuple florissant »! Les individus sont morts « pour la grande cause du Peuple », qui leur envoie quelques tardives phrases de reconnaissance et — garde pour lui tout le profit. Cela me paraît d’un égoïsme assez lucratif.
Ces illustres exemples ne vous suggèrent-ils rien? Ne vous invitent-ils pas à penser que l’Égoïste pourrait bien avoir raison? Pour ma part, j’y vois une leçon; au lieu de continuer à servir avec désintéressement ces grands égoïstes, je serai plutôt moi-même l’Égoïste.
Dieu et l’Humanité n’ont basé leur cause sur rien, sur rien qu’eux-mêmes. Je base-rai donc ma cause sur Moi : aussi bien que Dieu, je suis la négation de tout le reste, je suis pour moi tout je suis l’Unique. »
Nietzsche, Le Gai Savoir
« On vénère et on plaint le jeune homme qui s’est « éreinté de travail » parce que l’on porte ce jugement : « Pour la société en bloc la perte du meilleur individu n’est qu’un petit sacrifice ! Il est regrettable que ce sacrifice soit nécessaire ! Mais il serait, certes, bien plus regrettable que l’individu pensât autrement et qu’il accordât plus d’importance à sa conservation et à son développement qu’à son travail au service de la société. » Et c’est pourquoi l’on ne plaint pas ce jeune homme à cause de lui-même, mais parce que, par cette mort, un instrument soumis et — ce que l’on appelle un « brave homme » — a été perdu pour la société désintéressée. Peut-être prend-on encore en considération le fait qu’il eût peut-être été plus utile à la société s’il avait travaillé avec plus d’égards envers lui-même et s’il s’était conservé plus longtemps. (…) C’est ce que Nietzsche appelle] la déraison dans la vertu, grâce à laquelle l’être individuel se laisse transformer en fonction de la collectivité. L’éloge de la vertu est l’éloge de quelque chose de nuisible dans le privé, l’éloge d’instincts qui enlèvent à l’homme son plus noble amour de soi et la force de se protéger d’abord soi-même. (…)
Qu’on évalue, à ce point de vue, les unes après les autres, les vertus de l’obéissance, de la chasteté, de la piété, de la justice. L’éloge de l’altruiste, du vertueux, de celui qui se sacrifie — donc l’éloge de celui qui n’emploie pas toute sa force et toute sa raison à sa propre conservation, à son développement, son élévation, son avancement, à l’élargissement de sa puissance, mais qui, par rapport à sa personne, vit humble et irréfléchi, peut-être même indifférent et ironique, — cet éloge n’a certes pas jailli de l’esprit de désintéressement ! Le « prochain » loue le désintéressement puisqu’il en retire des avantages ! Si le prochain raisonnait lui-même d’une façon « désintéressée », il refuserait cette rupture de forces, ce dommage occasionné en sa faveur, il s’opposerait à la naissance de pareils penchants, et il affirmerait avant tout son désintéressement, en les désignant précisément comme mauvais ! — Voici indiquée la contradiction fondamentale de cette morale, aujourd’hui tellement en honneur : les motifs de cette morale sont en contradiction avec son principe ! Ce dont cette morale veut se servir pour faire sa démonstration est réfuté par son critérium de moralité. Le principe : « tu dois renoncer à toi-même et t’offrir en sacrifice, » pour ne point réfuter sa propre morale, ne devrait être décrété que par un être qui renoncerait par là lui-même à son avantage et qui amènerait peut-être, par ce sacrifice exigé des individus, sa propre chute. Mais dès que le prochain (ou bien la société) recommande l’altruisme à cause de son utilité, le principe contraire : « tu dois chercher l’avantage, même au dépens de tout le reste, » est mis en pratique, et l’on prêche dans un même un « tu dois » et un « tu ne dois pas » ! »
Apologie de Socrate
« J’aime beaucoup mieux mourir après m’être défendu comme je l’ai fait, plutôt que de continuer à vivre grâce à des bassesses. Car ni devant les tribunaux, ni à la guerre, il n’est permis ni à moi ni à aucun autre d’employer n’importe quel moyen pour se dérober à la mort. (…) Seulement ce n’est peut-être pas cela qui est difficile, Athéniens, d’éviter la mort : il l’est beaucoup plus d’éviter le mal ; car il court plus vite que la mort. C’est pourquoi, vieux et fatigué comme je suis, je me suis laissé atteindre par le plus lent des deux, la mort, tandis que mes accusateurs, qui sont forts et agiles, ont été atteints par le plus rapide, le mal. Et maintenant moi, je vais sortir d’ici condamné à mort par vous, et eux condamnés par la vérité à l’infamie ; et moi, je m’en tiens à ma peine, et eux à la leur. En effet, peut-être est-ce ainsi que les choses devaient se passer, et, selon moi, tout est pour le mieux. Mais il est temps que nous nous quittions, moi pour mourir, et vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur sort ? Seul le Dieu le sait. »