Confessions
“Quand avez-vous cessé de m’accompagner dans ce long pèlerinage de ma pensée, ô Vérité ? Avez-vous cessé de m’enseigner ce qu’il fallait rechercher ou fuir, quand je vous consultais et que je vous soumettais, autant qu’il m’était possible, mes médiocres découvertes ?
J’ai voyagé hors de moi-même par les sens qui m’ouvrent le monde ; j’ai observé la vie de mon corps et l’action de mes sens. Et je suis entré dans les profondeurs de ma mémoire, dans ces nombreuses et immenses retraites, peuplées d’une infinité d’images ; et je les ai considérées et j’ai été stupéfait ; et j’ai vu que je ne pouvais rien distinguer sans vous, et je me suis aperçu que rien de tout cela n’était vous. (…)
Vous êtes la lumière immuable que je consulte sur l’être, la qualité, la valeur de toutes choses. Ainsi j’écoutais, et j’écoute souvent vos leçons et vos commandements. Je le fais souvent ; c’est ma joie ; (…) et cette joie est mon refuge. »
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Confessions
« Dans tous ces objets que je parcours à la clarté de votre lumière, je ne trouve de lieu sûr pour mon âme qu’en vous ; il n’est que vous, où mon être épars puisse se rassembler pour y demeurer à jamais tout entier. Quelquefois vous me faites connaitre une extraordinaire plénitude de vie intérieure où je goute une mystérieuse douceur, qui, si elle devenait en moi parfaite et durable, serait en moi un je ne sais quoi d’étranger à cette vie. Mais je retombe sous le poids de ma chaîne, et le torrent de mes habitudes m’entraîne, je redeviens leur proie, elles me tiennent et, malgré mes larmes, ne me lâchent pas. Le fardeau de l’habitude m’emporte au fond. Je ne veux pas être où je puis, et je ne puis être où je veux: misère de part et d’autre. »
Confessions
« Oh ! comme je brûlais, mon Dieu ! comme je brûlais de prendre mon envol des choses terrestres jusqu’à vous! et je ne savais pas ce que vous faisiez en moi. Car la sagesse est en vous, et ce n’est que l’amour de la sagesse, nommé par les Grecs philosophie, que cette lecture allumait en moi. Il est des hommes qui se servent de la philosophie pour tromper, et, de ce nom si grand, si séduisant, si vénérable, ils colorent et fardent leurs erreurs. (…) Et ce qui me plaisait uniquement en cette exhortation, c’est que ne proposant à mon choix aucune secte, mais la sagesse elle-même quelle qu’elle fût, elle m’incitait à l’aimer, à la rechercher, à la poursuivre, à l’atteindre et à l’embrasser fortement ; et je brûlais, et je débordais d’enthousiasme. (…)
Quand, du fond le plus intérieur, ma pensée eut retiré et amassé toute ma misère devant les yeux de mon cœur, il s’y éleva un affreux orage, chargé d’une pluie de larmes.
(…)
Et je vous parlai, non pas en ces termes, mais en ce sens : « Eh ! jusques à quand, Seigneur ? jusques à quand, Seigneur, serez-vous irrité ? Ne gardez pas souvenir de mes iniquités passées. » Car je sentais qu’elles me retenaient encore. Et je m’écriais en sanglots : Jusques à quand ? jusques à quand ? Demain ?… demain ?… Pourquoi pas à l’instant ; pourquoi pas sur l’heure en finir avec ma honte ? »
Confessions
« Et tout à coup j’entends sortir d’une maison voisine comme une voix d’enfant ou de jeune fille qui chantait et répétait souvent : « PRENDS, LIS ! PRENDS, LIS ! » (…) Je réprimai l’essor de mes larmes, et je me levai, et ne vis plus là qu’un ordre divin d’ouvrir le livre de l’Apôtre, et de lire le premier chapitre venu. (…) Je le pris, l’ouvris, et lus en silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux : « Ne vivez pas dans les festins, dans les débauches, ni dans les voluptés impudiques, ni en conteste, ni en jalousie ; mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne cherchez pas à flatter votre chair dans ses désirs. » Je ne voulus pas, je n’eus pas besoin d’en lire davantage. Ces lignes à peine achevées ; il se répandit dans mon cœur comme une lumière de sécurité qui dissipa les ténèbres de mon incertitude. »
Confessions
« Je veux me souvenir de mes hontes passées et des impuretés de mon âme. Non que je les aime mais afin de vous aimer,mon Dieu. C’est par amour de votre amour que j’accomplis ce dessein. Je repasse par mes voies perdues, je les évoque amèrement pour gouter votre douceur, ô Délices qui ne trompez pas, Délices heureuses et sûres qui me recueillez en vous, m’arrachant à la dispersion où je me dissipais, à l’époque où, me détournant de votre unité, je me dispersais. »
Confessions
« Hors de vous, où peut se tourner l’âme de l’homme, sans poser sur une douleur, quelle que soit la beauté des créatures, où, loin d’elle et de vous, elle cherche son repos ? Mais elles ne seraient rien, si elles n’étaient par vous, ces beautés qui se lèvent et se couchent. »
Confessions
« Je vous ai aimée tard, beauté si ancienne, beauté si nouvelle, je vous ai aimée tard. C’est que vous étiez au dedans de moi et, moi, j’étais au dehors de moi ! Et c’est là que je vous cherchais; ma laideur se jetait sur tout ce que vous avez fait de beau. Vous étiez avec moi, et je n’étais pas avec vous. Ce qui loin de vous me retenait c’étaient ces choses qui ne seraient pas, si elles n’étaient pas en vous. Vous m’avez appelé, et voilà que votre cri force la surdité de mon oreille ; votre splendeur rayonne, elle chasse mon aveuglement ; votre parfum, je le respire, et voilà que je soupire pour vous ; je vous ai goûté, et me voilà dévoré de faim et de soif ; vous m’avez touché, et je brûle du désir de votre paix. »