Même si la philosophie vise à éveiller nos esprits, le sommeil y possède une place particulière. Plutôt que d’opposer sommeil et travail, efforçons-nous de trouver une juste mesure pour les réconcilier afin d’être pleinement disponibles pour « faire œuvre d’homme » comme le disait Marc Aurèle.

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VIDÉO : Découvre-feu | Dormir pour mieux veiller | 1/3

 

Aristote, Traité du sommeil et de la veille
« C’est toujours chez le même être que l’on rencontre deux contraires : la santé ou la maladie, la force ou la faiblesse, sont toujours le propre d’un même être. (…) Quand un homme conserve sa sensibilité, nous pensons qu’il est éveillé. Nous pensons que tout être qui est éveillé a la sensation soit de l’une des choses qui se passent au-dehors, soit de l’un des mouvements qui s’accomplissent en lui. Si donc être éveillé ne consiste absolument qu’à sentir, on peut conclure évidemment que le principe qui fait que l’on sent est aussi celui par lequel les animaux veillent quand ils veillent et dorment quand ils dorment. (…) Or sentir n’appartient en propre ni à l’âme ni au corps. C’est une espèce de mouvement que l’âme reçoit par le moyen du corps. (…) Pour la même raison, il n’est point d’animal qui dorme toujours, ni qui veille toujours. Ces deux facultés appartiennent toutes deux à la fois aux mêmes animaux, et tout animal qui est doué de sensations doit nécessairement et sans exception ou dormir ou veiller puisque ces deux affections sont, relativement à la sensation, les deux seules que puisse avoir le principe sensible. Mais il n’est pas possible que l’une des deux s’exerce constamment dans un même animal – c’est à dire que telle espèce d’animal dorme toujours ou que telle autre veille sans cesse. (…) C’est une loi nécessaire que tout être qui veille puisse aussi dormir, car il est impossible d’être toujours en activité. (…) La nature agit toujours en quelque fin et cette fin est toujours un bien. Par conséquent, le sommeil est donné aux êtres en vue de leur conservation mais la finalité en vue de laquelle le sommeil a lieu, c’est la veille, car sentir et penser est la finalité véritable de tous les êtres qui ont l’une ou l’autre de ses facultés, parce qu’elles sont leur plus grand bien et que la finalité de chaque être est toujours son bien le plus grand. »


Marc Aurèle, Pensées pour moi-même
« Au petit jour, lorsqu’il t’en coûte de t’éveiller, aie cette pensée à ta disposition : c’est pour faire oeuvre d’homme que je m’éveille. Serai-je donc encore de méchante humeur si je vais faire ce pour quoi je suis né et ce en vue de quoi j’ai été mis dans le monde ? Ou bien ai-je été formé pour rester couché et me tenir au chaud sous mes couvertures ? – Mais c’est plus agréable. Es-tu donc né pour te donner de l’agrément ? Et somme toute est-tu fais pour la passivité ou pour l’activité ? Ne vois-tu pas que les arbustes, les moineaux, les fourmis, les araignées, les abeilles remplissent leurs tâches respectives et contribuent pour leur part à l’ordre du monde ? Et toi, après cela, tu ne veux pas faire ce qui convient à l’homme ? Tu ne cours point à la tâche qui est conforme à ta nature ? Mais il faut aussi se reposer. J’en conviens, il le faut. La nature, cependant, a mis des bornes à ce besoin, comme elle en a mis au manger et au boire. Et toi, pourtant, ne dépasses-tu pas ces bornes ? Ne vas-tu pas au-delà du nécessaire ? Dans tes actions, il n’en est pas ainsi, mais tu restes en-deçà du possible. C’est qu’en effet tu ne t’aimes pas toi-même, puisque tu aimerais alors et ta nature et ta volonté. Les autres, qui aiment leur métier, s’épuisent aux travaux qu’il exige, oubliant bain et repos. Toi, estimes-tu moins ta nature que le ciseleur la ciselure, le danseur la danse, l’avare l’argent, et le vaniteux la gloriole ? Ceux-ci, lorsqu’ils ont un goût pour ce qui les intéressent, ne veulent plus ni manger ni dormir avant d’avoir avancé l’ouvrage auquel ils s’adonnent. Pour toi, les actions utiles au bien commun te paraissent-elles d’un moindre prix et digne d’un moindre zèle ? »


Emmanuel Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future qui voudrait se présenter comme science
« Je l’avoue franchement, ce fut l’avertissement de David Hume qui interrompit d’abord, voilà bien des années, mon sommeil dogmatique. »


Jean-Jacques Rousseau, L’Emile
« Comme un somnambule, errant durant son sommeil, marche en dormant sur les bords d’un précipice dans lequel il tomberait s’il était éveillé tout à coup, ainsi mon Emile, dans le sommeil de l’ignorance, échappe à des périls qu’il n’aperçoit point. Si je l’éveille en sursaut, il est perdu. Tâchons premièrement de l’éloigner du précipice, et puis nous l’éveillerons pour le lui montrer de plus loin. »


Jean-Jacques Rousseau, L’Emile
« Effrayez-vous donc peu de cette oisiveté prétendue. Que diriez-vous d’un homme qui, pour mettre toute la vie à profit, ne voudrait jamais dormir ? Vous diriez : cet homme est insensé ; il ne jouit pas du temps, il se l’ôte ; pour fuir le sommeil, il court à la mort. Songez donc que c’est ici la même chose, et que l’enfance est le sommeil de la raison. »


Charles Péguy, Le porche du mystère de la deuxième vertu
« Voilà le secret d’être infatigable. Infatigable comme les enfants. Infatigable comme l’enfant Espérance. Et de recommencer toujours le lendemain. Les enfants ne peuvent pas marcher, mais ils savent très bien courir. L’enfant ne pense pas même, ne sait pas qu’il dormira le soir. Que le soir il tombera de sommeil. C’est pourtant ce sommeil toujours prêt, toujours disponible, toujours présent, toujours en-dessous, comme une bonne réserve, Celui d’hier et celui de demain, comme une bonne nourriture d’être, comme un renforcement d’être, comme une réserve d’être, inépuisable. Toujours présente. Celui de ce matin et celui de ce soir qui lui met cette force dans les jarrets. Ce sommeil d’avant, ce sommeil d’après c’est ce même sommeil sans fond, continu comme l’être-même qui passe d’une nuit à une nuit, d’une nuit à l’autre, qui continue d’une nuit à l’autre en passant par-dessus les jours, en ne laissant les jours que comme des jours, comme des ouvertures. C’est ce même sommeil où les enfants ensevelissent leur être qui leur maintient, qui leur fait tous les jours ces jarrets nouveaux, ces jarrets neufs. Et ce qu’il y a dans des jarrets neufs : ces âmes neuves. Ces âmes nouvelles, ces âmes fraîches. Fraîches le matin, fraîches à midi, fraîches le soir. Fraîches comme les roses de France. Ces âmes au col non ployé. Voilà le secret d’être infatigables. C’est de dormir. Pourquoi les hommes n’en usent-ils pas ? J’ai donné ce secret à tout le monde, dit Dieu. Je ne l’ai pas vendu. Celui qui dort bien, vit bien. Celui qui dort, prie. (Aussi celui qui travaille, prie. Mais il y a temps pour tout. Et le sommeil et le travail, et le travail et le sommeil sont les deux frères. Et ils s’entendent très bien ensemble. Et le sommeil conduit au travail, et le travail conduit au sommeil. Celui qui travaille bien dort bien, celui qui dort bien travaille bien. »